La Gibecière à Mots


  • Guillaume Apollinaire (1880-1918)



    "Sous le pont Mirabeau coule la Seine




    Et nos amours




    Faut-il qu'il m'en souvienne




    La joie venait toujours après la peine..."



    "Alcools", recueil écrit entre 1898 et 1913, est un lien entre la poésie classique et la moderne. Aucune règle puisque "Créer c'est imaginer..."


    Apollinaire, écrivain avant-gardiste, est considéré comme l'un des poètes les plus importants du début du XXe siècle. Il est l'un des précurseurs du surréalisme.

  • Guillaume Apollinaire (1880-1918)

    "Les hommes ne se séparent de rien sans regret, et même les lieux, les choses et les gens qui les rendirent le plus malheureux, ils ne les abandonnent point sans douleur.
    C'est ainsi qu'en 1912, je ne vous quittai pas sans amertume, lointain Auteuil, quartier charmant de mes grandes tristesses. Je n'y devais revenir qu'en l'an 1916 pour être trépané à la Villa Molière.
    Lorsque je m'installai à Auteuil en 1909, la rue Raynouard ressemblait encore à ce qu'elle était du temps de Balzac. Elle est bien laide maintenant. Il reste la rue Berton, qu'éclairent des lampes à pétrole, mais bientôt, sans doute, on changera cela.
    C'est une vieille rue située entre les quartiers de Passy et d'Auteuil. Sans la guerre elle aurait disparu ou du moins serait devenue méconnaissable.
    La municipalité avait décidé d'en modifier l'aspect général, de l'élargir et de la rendre carrossable.
    On eût supprimé ainsi un des coins les plus pittoresques de Paris.
    C'était primitivement un chemin qui, des berges de la Seine, montait au sommet des coteaux de Passy à travers les vignobles.
    La physionomie de la rue n'a guère changé depuis le temps où Balzac la suivait lorsque, pour échapper à quelque importun, il allait prendre la patache de Saint-Cloud qui l'amenait à Paris."

    Court recueil de promenades mélancoliques de Guillaume Apollinaire à travers un Paris insolite voire imaginaire et au hasard des personnes rencontrées.

  • Guillaume Apollinaire (1880-1918)

    "Elvire Goulot est née à Maisons-Laffitte. Elle a tiré de cette origine un goût déterminé pour les chevaux qu'elle peint d'une façon remarquable et pour l'équitation bien qu'elle n'ait plus désormais l'occasion de s'y livrer. Mais elle y songe souvent et surtout lorsqu'elle a des embêtements.
    Elle a vu de merveilleux chevaux dans les écuries fameuses de sa ville natale et cependant ceux dont elle se souvient avec le plus de plaisir, ce sont les trois chevaux blancs attelés à la troïka de son amant, le grand-duc André Pétrovitch :
    « J'avais à ma disposition la troïka de mon amant à laquelle étaient attelés les trois plus beaux chevaux de toute la Russie. Ils étaient aussi blancs que la neige et on les estimait un million pièce. Leurs queues traînaient presque jusqu'à terre. Ils allaient comme le vent et le cocher qui les guidait était le plus gros que l'on sût voir. »
    Dès l'enfance, Elvire eut un esprit délié et une mémoire remarquable. Elle n'a jamais été croyante, mais n'a jamais cessé d'être superstitieuse. Ses rêves ont toujours été tournés vers les choses de l'amour. C'est ainsi qu'enfant, elle rêvait d'épingles, de pieux ou de barrières, ce qui, au témoignage d'une certaine école, indique des destinées charnelles nettement accusées.
    Son premier amant fut un médecin, homme marié, à la fois très gentil et très débauché. Il la prit alors qu'elle avait quinze ans. Il en avait trente-six..."

    Chroniques autour d'Elvire, une jeune femme libérée - portant monocle - et dont la grand-mère fut, un temps, mormone...
    Du Montparnasse de la guerre à Salt Lake City du XIXe siècle...

  • Guillaume Apollinaire (1880-1918)

    "En mars 1902, je fus à Prague.
    J'arrivais de Dresde.
    Dès Bodenbach, où sont les douanes autrichiennes, les allures des employés de chemin de fer m'avaient montré que la raideur allemande n'existe pas dans l'empire des Habsbourg.
    Lorsqu'à la gare je m'enquis de la consigne, afin d'y déposer ma valise, l'employé me la prit ; puis, tirant de sa poche un billet depuis longtemps utilisé et graisseux, il le déchira en deux et m'en donna une moitié en m'invitant à la garder soigneusement. Il m'assura que, de son côté, il ferait de même pour l'autre moitié, et que, les deux fragments de billet coïncidant, je prouverais ainsi être le propriétaire du bagage quand il me plairait de rentrer en sa possession. Il me salua en retirant son disgracieux képi autrichien.
    À la sortie de la gare François-Joseph, après avoir congédié les faquins, d'obséquiosité tout italienne, qui s'offraient en un allemand incompréhensible, je m'engageai dans de vieilles rues, afin de trouver un logis en rapport avec ma bourse de voyageur peu riche. Selon une habitude assez inconvenante, mais très commode quand on ne connaît rien d'une ville, je me renseignai auprès de plusieurs passants.
    Pour mon étonnement, les cinq premiers ne comprenaient pas un mot d'allemand, mais seulement le tchèque. Le sixième, auquel je m'adressai, m'écouta, sourit, et me répondit en français :
    - Parlez français, monsieur, nous détestons les Allemands bien plus que ne font les Français. Nous les haïssons, ces gens qui veulent nous imposer leur langue, profitent de nos industries et de notre sol dont la fécondité produit tout, le vin, le charbon, les pierres fines et les métaux précieux, tout, sauf le sel. À Prague, on ne parle que le tchèque. Mais lorsque vous parlerez français, ceux qui sauront vous répondre le feront toujours avec joie."

    Recueil d'histoires courtes. Le narrateur, au cours de ses pérégrinations, rencontre d'étranges personnages : juif errant moderne, assassin, faussaire, hérétique, prophète...

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