Bibliothèque malgache

  • Mes amis

    Emmanuel Bove

    Victor Bâton, ou plutôt Bâton Victor, comme il dit quand il se présente avec un sens formel qui l'honore en même temps qu'il donne l'impression d'être au régiment, cherche à passer inaperçu même quand personne n'est là pour l'observer : il se lave courbé, marche de même, passe les portes de profil (l'angle sous lequel il préfère se voir dans un miroir), prend garde à ne pas déranger, à ne pas faire un geste inconvenant, fournit des explications pour des comportements qui n'ont pas besoin de commentaires, craint de mal faire, ou que son attitude, bien que calculée au plus près de ce qu'il pense être correct, soit mal interprété... Timide et mou, indécis, il est un homme gris comme ceux auxquels aimera à s'attacher Simenon, un peu plus tard. (Il n'a pas fallu attendre certain roman érotique pour savoir qu'il y avait plus d'une nuance dans le gris.) Sinon que, dans sa volonté trop marquée de ne pas se faire remarquer, Victor Bâton paraît empoté, ce qui se remarque, et il s'en trouve gêné.

  • Le 1er janvier, Tristan Bernard (1866-1947) entre dans le domaine public et, avec quatre titres, dans la catalogue numérique de la Bibliothèque malgache (collection « Bibliothèque littéraire »).
    Plus connu peut-être pour ses traits d'esprit que pour ses oeuvres, il a lui-même contribué à faire oublier que celles-ci sont pleines de ceux-là.
    Voici l'occasion de le vérifier, et de s'en réjouir.
    Mémoires d'un jeune homme rangé, premier roman en solitaire d'un écrivain qui ne s'y était risqué, auparavant, qu'en compagnie, préférant écrire des pièces de théâtre pour mettre en valeur ses qualités de dialoguiste. Daniel Henry y cherche son personnage, comme un comédien qui ne saurait quel habit endosser. Ses vêtements causent d'ailleurs quelques soucis à un jeune homme toujours en train de se demander comment le voient les autres. Et les réponses qu'il apporte lui-même ne le satisfont guère, jusqu'au moment où Berthe Voraud semble s'intéresser à lui. Mais le chemin vers leur union est tortueux.

    Supplément

    Une étude de caractère, sans faire l'économie de l'aspect physique (« Il est gras ; il n'est pas rose. »). Parue dans La Presse en 1900, elle est signée Francis de Croisset : « Il a l'observation minutieuse et analytique. Il scrute le coeur humain à coups d'épingles. Il le fouille de ses ongles courts, avec le plaisir aigu et chatouilleur qu'on ressent à gratter un bouton. »

  • Le 27 mars 1926, le supplément littéraire du Figaro publie un extrait de Chalet 1 que les lecteurs découvrent ainsi en avant-première : « Sous ce titre, M. André Baillon va faire paraître, chez les éditeurs Rieder & Cie, un roman qui est un peu la suite d'un Homme si simple. Il fait défiler devant nos yeux, dans ce livre, toutes les figures qu'il a rencontrées durant les mois douloureux qu'il a passés là-bas, malades, médecins, infirmières, visiteurs. »


    Par ce livre « étrangement émouvant », Henry Bidou semble avoir été bouleversé, à en croire son article de La Revue de Paris : « ce récit sans ornements et sans phrases est un des plus poignants qu'on puisse lire. Le peuple de ces êtres puérils, diminués, instinctifs, chimériques, tantôt isolés, tantôt réunis en un seul être collectif, forme un tableau saisissant. [...] Drames naissants, ruses, machines, humeurs subites, affolements, toute l'humanité est dans ce petit livre. Pour connaître les hommes, regardez les fous. »

  • Cette histoire d'un jeune mythomane (ou peut-être d'un jeune héros empêtré dans ses aventures) dont les récits étranges exaltent et déçoivent tour à tour, qui promet de livrer son secret et qui se reprend aussitôt, non sans laisser dans l'esprit de quoi l'inquiéter, cette histoire sardonique et douloureuse, coupée de sursauts plaisants, est un des plus singuliers documents que nous ayons sur la Chine d'hier, parée de ses soies brodées d'or et des prestiges de son passé. - Elle est aussi, elle est surtout la description, minutieuse en sa cruauté, du rêve auquel on demande trop, qui se ternit quand on l'éclaire, qui se brouille quand on tâche d'en tirer la vérité qu'il sous-entend, suppose mais n'expose pas ; livre amer et poignant, vivant et contrasté, où, du personnage principal, le lecteur se défie autant que s'en défiait l'auteur lui-même, et qui se termine, en quelque sorte, par un point d'interrogation.
    Gilbert de Voisins, La Nouvelle Revue française.

  • À la sortie d'Un homme si simple, Raymond Cogniat rencontre André Baillon pour Comoedia. L'entretien paraît dans le numéro des lundi et mardi 1er et 2 juin 1925 : « M. André Baillon parle comme il écrit, simplement, sans affectation, sans mots inutiles ; il répond en quelques mots aux questions qu'on lui pose, même lorsqu'elles sont indiscrètes ; il s'exprime brièvement, mais sans hâte, et attend de nouvelles questions. »

    Ce qu'il explique ? Comment il voulait raconter ce qu'il avait vu et vécu à la Salpêtrière. « J'avais fait un premier séjour de deux mois environ il y a deux ans ; l'année dernière, j'y suis retourné une quinzaine de jours. » Comment aussi il a été entraîné, « presque contraint », à écrire d'abord sa propre histoire. Il ne se masque pas derrière la fiction : « Les femmes dont je parle existent, et aussi la petite Micheline, et le docteur avait raison : elle était l'épine qui empêchait ma guérison. Quand je terminai ce livre, j'en fus débarrassé ; dès qu'on connaît les causes de son mal, on est presque guéri. »

  • Une passionnante chronique de Thomas Clerc dans Libération, le 24 février 1917, tire soudain la Bibliothèque malgache d'un côté où elle ne pensait pas aller. Dans ce texte, «Lire ses ennemis», il raconte comment il demandait à ses étudiants, qui ont à peu près tous lu au moins un livre d'Émile Zola, s'ils ont lu un livre de Maurice Barrès. Personne.
    Or, insiste Thomas Clerc: «Il est toujours instructif de lire ses ennemis.» En voici un dont la pensée est à la source - non lue, non dite - d'une bonne partie de l'extrême droite française.
    Cela mérite, pour le moins, d'être lu. Raison pour laquelle nous proposons aujourd'hui, à quelques jours en France du premier tour d'une élection présidentielle indécise, une version au moins lisible de ce roman.

  • La splendeur lyrique des tableaux de l'usine en travail ne parvient pas à étouffer la puissante émotion humaine dont ces pages de douleur sont lourdes. La vie d'un laminoir n'est que le cadre d'une action où évolue, de la tendresse jeune aux plus sombres péripéties du malheur et du vice, un couple ouvrier. (Léon Bazalgette.)

  • Henri de Régnier (1864-1936) serait un écrivain presque oublié aujourd'hui si Bernard Quiriny ne lui avait, en 2013, consacré un essai qui donne envie de retourner vers son oeuvre. En particulier vers ce singulier recueil de trois nouvelles dont deux se déroulent à Venise. Elles sont pleines d'une rêverie dont l'objet est presque indéterminé. Elles mettent en scène des collectionneurs, des antiquaires, des érudits dans le décor de maisons anciennes chargées d'un passé mystérieux.

  • «Baillon ayant été aussi journaliste, vient de nous donner: "Par fil spécial". Un beau sujet! C'était amusant de le chiper à Pierre Hamp, et de le traiter comme Pierre Hamp ne le traitera jamais. Pierre Hamp aurait tout dit sur la matière, et y aurait ajouté quelque chose. Baillon ne dit que ce qu'il a vu, comme il l'a vu, et ne dit pas tout, et, ma foi! n'a pas l'air d'ajouter, d'inventer quoi que ce soit... Baillon, journaliste, a fait un livre charmant sur le journalisme, une histoire de servitude gaiement comprise, l'histoire de Baillon qui échappe facilement à la servitude par une poétique philosophie. Oui, mais Baillon n'a pas tout dit, loin de là. Et ce qu'il tait, c'est la raison pour laquelle on fabrique si mal un journal. Mon ami Baillon, vous avez bien de la chance d'aimer en psychologue et de travailler en poète: vous, si malin, vous manquez un peu de méchanceté... Nous vous aimons, vous vous amusez fort, vous êtes un merveilleux peintre de vie, nous sommes contents de vous, mais non tout satisfaits.» (Parijanine, "L'Humanité", dimanche 30 mars 1924.)

  • « Ces Lectures pour une ombre, ce sont bien des récits de campagne, mais on n'en connaissait point encore de ce style. C'est mieux que la guerre en dentelles ou en gants blancs, c'est la guerre en tenue de tous les jours, la guerre accueillie avec une sorte d'indifférence polie et narquoise, comme un incident un peu gros auquel il faut bien assister et prendre part, mais sans lui permettre de nous émouvoir ni surtout de rien changer à nos habitudes d'esprit. Pas de grands mots, pas de grands gestes, pas de drame ! Le stoïcisme en quelque sorte mondain de M. Jean Giraudoux met son point d'honneur à éviter toute manifestation inutile et à ne manquer sous aucun prétexte aux règles du savoir-vivre. » (Le Temps)

  • Une femme doit-elle retrousser sa robe en marchant ?
    C'est l'une des questions fondamentales auxquelles Balzac parvient quand il publie, en 1833, sa Théorie de la démarche dans L'Europe littéraire. Il avait eu le projet, finalement avorté, d'intégrer à La Comédie humaine quelques textes qui, pour lui comme pour les spécialistes, sont devenus plutôt des annexes. Il imaginait « quatre ouvrages de morale politique, d'observations scientifiques, de critique railleuse, tout ce qui concernait la vie sociale analysée à fond ». Il a fait mieux que les imaginer, puisqu'il les a écrits, au moins en partie. Outre Théorie de la démarche, il y incluait Traité de la vie élégante et Traité des excitants modernes.
    Mais c'est la démarche, ou la marche, qui nous intéresse ici pour ouvrir la collection dédiée à ce mouvement humain. Comment Balzac s'étonne qu'elle n'ait pas été davantage étudiée par les savants, quelle place elle occupe dans la vie sociale, ce qu'il peut en dire par l'observation et la réflexion. Tout cela avec un esprit de sérieux souvent démenti par lui-même : « Ici, je serai toujours entre la toise du savant et le vertige du fou. »
    À bon entendeur...

  • «Mais situons d'abord M. Georges Bernanos dans nos perspectives littéraires. Il n'a pas été d'abord facile à définir. "Sous le soleil de Satan" le faisait apparaître comme un romancier du surnaturel, spécialité assez rare en France et qui n'a pas de province littéraire bien établie. "L'imposture" et "La joie" semblaient préciser M. Georges Bernanos comme le romancier du prêtre, autre spécialité extrêmement difficile et chez nous peu commune. Mais bientôt, les dons de polémiste de M. Georges Bernanos éclataient dans la "Grande peur des bien-pensants", mettant alors sa pensée, sa tradition intellectuelle en pleine lumière.» (Ramon Fernandez)

  • «C'est un drame rustique, farouche, émouvant, complexe, dont les personnages luttent et crient, et tuent pour l'honneur, pour l'argent, pour la terre surtout qui semble s'animer et devenir une vivante héroïne; tout cela est d'une intensité, d'une vigueur extraordinaires. À travers tout le livre il passe comme un large souffle, une senteur âpre et forte de nature et de vérité, et je ne crois pas que M. Camille Lemonnier ait rien écrit de plus poignant et de plus fort...» (Ph.-Emmanuel Glaser, "Le Figaro", dimanche 9 décembre 1906.)

  • Il ne fait pas toujours bon montrer au pays colonisateur ce que les bien-pensants ne veulent pas savoir de leurs territoires lointains et quelles moeurs s'y pratiquent. Dans Romans-revue, où l'on lit, lèvres pincées et yeux furibards, toute une production littéraire où l'exotisme s'exacerbe en érotisme, Charles Renel est salué en décembre 1923 pour sa connaissance du pays et la qualité de la description qu'il en fait. Quant au «Décivilisé», il reçoit un jugement sans appel: «Le livre est mauvais: il a pour la vie sensuelle des noirs et pour les moeurs déplorables de ces pays des complaisances scandaleuses; il fait bon marché des missions catholiques; il prêche des idées fausses et injustes.» Romans-revue, faut-il le préciser, est une publication catholique qui revendique la propagande de la foi. L'incompatibilité est totale.

  • Quand il publie, en 1889, les nouvelles de Ceux de la glèbe, Camille Lemonnier n'est plus, depuis quelques années déjà, un inconnu. Philippe Gille signale, dans Le Figaro du 6 février, un livre qu'il a peut-être feuilleté distraitement - il n'y compte que six nouvelles, alors qu'il y en a sept -, comptant probablement sur la notoriété de l'auteur pour s'épargner une lecture plus fouillée. Ces nouvelles sont, se contente-t-il de dire, «écrites avec la haute couleur, la franchise, j'allais dire la brutalité des oeuvres de ce romancier de grand talent.» Fermez le ban.

    Le Livre y consacre, le 10 mars, un article plus consistant où on lit notamment ceci: «Il y a une singulière poésie dans la Genèse, la nouvelle qui ouvre le nouveau volume de Camille Lemonnier; on y sent comme un reflet de la Bible, une Bible moderne, au langage plus rapproché de nous; la figure de la vieille Ka, enfantant sans cesse pour peupler la terre, a une allure grandiose qui impressionne et saisit.»

  • Grande itinérante, femme indépendante, Ida Pfeiffer est une pionnière du récit de voyage. Cette Autrichienne, née à Vienne en 1797, a accompli deux fois le tour du monde et en a fait la relation dans des livres à succès, traduits en plusieurs langues. Courant du nord au sud et d'est en ouest, elle a cependant manqué Madagascar. Elle embarque donc de nouveau en mai 1856. Au passage à Paris, les membres de la Société de Géographie tentent de la décourager. Rien n'y fait. Il y aura bien quelques détours mais, dans les derniers jours d'avril ou au début de mai 1857, près d'un an après le début de son voyage, elle est à Tamatave. Puis à Tananarive, où elle fréquente Messieurs Lambert, grâce à qui elle a pu atteindre son but, et Laborde. Ida Pfeiffer se trouve bien malgré elle entraînée dans une page agitée de Madagascar, sur laquelle elle offre un témoignage de première main. Elle paiera ce voyage, son dernier, de sa vie. Son fils Oscar publiera donc l'ultime récit de voyage écrit par Ida Pfeiffer en forme d'hommage posthume à une audacieuse aventurière.

  • «La promenade pacifique d'un jeune naturaliste qui abandonna son laboratoire du Muséum où il était préparateur, pour aller là-bas, du côté des rivières mal connues, sous les forêts sans chemins du Ménabé, chercher quelques fleurs nouvelles, quelques échantillons de pierres manquant à la géologie; promenade d'un an autour de Nosy Miandroka et de Morondava, à travers les tribus sakalaves, de l'enclos où trône un vieux chef aveugle, collectionneur d'amulettes, à la hutte où une vieille buveuse de rhum, demi-reine et demi-fermière, prépare elle-même, le soir, le lit du voyageur. Il y a dans ces notes autre chose que les sèches observations d'un savant: des détails de moeurs amusants, des descriptions de cérémonies étranges, surtout beaucoup de bonne humeur naïve et de franchise aventureuse.» (Le Journal.)

  • Adolphe Badin n'a pas laissé de traces marquantes dans l'histoire de la littérature française. Ce journaliste, né à Auxerre en 1831 et mort dans les années 1890, a pourtant beaucoup publié. Sur le théâtre en particulier, un milieu qu'il fréquentait professionnellement. Mais ses goûts le portaient vers les aventuriers. Authentiques voyageurs, comme des marins - on lui doit une biographie de Jean Bart -, ou personnages romanesques qu'il envoyait vers la Russie, en Algérie ou... à Madagascar. Ce roman, paru en 1896 chez Armand Colin, est d'abord une explication de l'expatriation sur des terres nouvelles: faire fortune à Madagascar serait plus facile que de végéter dans le milieu délétère de la Bourse parisienne. Puis il met en scène l'avancée de l'armée française de la côte ouest jusqu'à la capitale malgache.


  • À Toliara et alentours, Malgaches, Karana et Vazaha se croisent, se mêlent et s'emmêlent pour le meilleur et pour le pire. On nage. Dans le cours imprévisible, les remous, la mêlée, parfois hors des flots. On vit en ville comme au village. Dans les gargotes, sur les routes de goudron éclaté et les pistes de sable. Comme chez soi en dur, en tôles ou en vondro. Reclus ou en ribote. On improvise. Aux détours d'un zébu, d'un fou, d'un trépassé ou d'un éloquent soudard. Dans le charivari infernal, le vif des traditions locales, les êtres marchent au charbon ou flottent, dévient malgré eux de foutaises en désespoirs, de malentendus en traquenards ou états de grâce. On se chamaille. On palabre pour un bien commun, un canard qu'on déplume ou un sort venu de nulle part. On s'étripe pour le sel et la terre, on rouscaille, chante la guigne ou la poisse, on s'esclaffe, se dégage, rit de l'homme, la femme qui n'a pas fini d'en voir. Et si au final les genres, les classes, les origines se confondaient pour laisser planer tous les doutes ? Et si, pétris et navigués, dénudés, au lieu de fuir, nous acceptions que tous étions du même cru, de la même trempe, sans distinction ? Qu'il en déplaise à Dieu, aux illustres Aînés, aux arrogants et férus du langage sinistré, il nous est offert de boire la vie jusqu'à la lie, la lune nouvelle et l'art de résonner du tsapiky au soleil de l'amour noir.

  • Le magicien toulousain (1838-1913) débarque à la cour de Madagascar en 1886 pour distraire la reine Ranavalona III. Les relations entre le gouvernement de la Grande Île et la France sont tendues. Les Britanniques sont en première ligne. Mais Marius Cazeneuve se fait fort, en utilisant son art de la persuasion, de redresser la barre et d'offrir à son pays ce qui, croit-il, lui revient de droit : la domination de Madagascar. Puisqu'il raconte lui-même son séjour, il convient de le lire avec une certaine méfiance : il s'y donne en effet un rôle si important que sa version paraît trop belle pour être vraie. Bien qu'il s'en défende, il est probable qu'il a considérablement exagéré les choses dans cet autoportrait flatteur. Mais son récit est toujours agréable à suivre et il permet de découvrir la vie de l'époque dans la capitale malgache.

  • « Chasseurs, mes frères, jamais il n'y a eu tant de gibier que cette année, malgré le braconnage intense auquel se sont livrés nos braves troupiers. J'avais donné l'ordre chez moi de ne pas les tourmenter. Ils en ont profité. Lièvres tués à coups de bâtons, lapins pris au collet, ou dans les terriers défoncés. Ils ont corsé leur ordinaire. Mais ils n'ont pas pu attraper les perdrix. Et elles en ont profité pour croître et multiplier. Il y a de nombreuses et belles compagnies partout. La mobilisation nous a débarrassés d'une grande quantité de braconniers. Ils sont sous les armes, et ils font sans doute, ailleurs, ce que leurs camarades font chez moi. Mais ce qu'ils ne peuvent plus pratiquer, c'est le panneautage. Et c'est le salut de la perdrix.

    Car c'est une grosse affaire que de panneauter. Il faut d'abord se réunir à quatre ou cinq connaissant bien le métier, et posséder une pantière. Une pantière est un filet à mailles larges, ayant un mètre vingt de hauteur, sur cinquante mètres de largeur, au moins. Ce braconnage se pratique la nuit, et par un temps sombre. La lune ne vaut rien. Le filet, posé sur des bâtons plantés dans la terre, forme une barrière tendue, derrière laquelle deux des panneauteurs guettent, pendant que les deux autres venant à petit bruit, du bout le plus éloigné de la plaine, poussent comme en battue le gibier mal réveillé, vers la pantière qui les attend au passage.
    »

  • «La médaille militaire est la plus belle des récompenses que puisse recevoir un soldat. C'est la décoration suprême qu'obtiennent les commandants d'armée. Et il semble qu'en rapprochant les grands chefs militaires des simples soldats héroïques, on les honore. Comment se fait-il que cette médaille si enviée, il faille que celui qui en est décoré la paye? Oui, tout soldat qui obtient la médaille militaire doit verser huit francs cinquante, pour obtenir la délivrance du modeste bijou en argent qui s'attache au ruban jaune liseré de vert. On m'assure que, faute de ce versement, le ruban seul est remis au titulaire qui n'est pas convoqué sur le front pour recevoir, devant tous ses camarades, l'accolade du chef. J'ai peine à croire que cela puisse être. Quoi! Pour huit francs cinquante? Une telle lésinerie de l'État à l'égard de braves qui se sont fait mutiler à son service? Pour huit francs cinquante, priver un héros de sa juste récompense? À lui, qui a donné sa jambe, son bras ou ses yeux, ne pas donner la modeste petite effigie en argent, mais la lui vendre?

    Je savais que les civils, à qui la croix de la Légion d'Honneur est accordée, paient vingt-cinq francs le bijou qui leur est remis. Ce sont des droits de chancellerie, qui n'ont pas très bonne façon, mais qui sont pourtant admissibles. La redevance des huit francs cinquante pour la médaille militaire est inacceptable. Il est des braves très pauvres qui n'auraient pas eu la petite somme nécessaire pour payer leur médaille, si on n'était pas venu à leur aide. Il me paraît difficile à expliquer que dans la sarabande des milliards à laquelle nous assistons, il n'y ait pas un petit peu d'argent pour donner gracieusement à nos héros leur récompense.»

  • Cette compilation d'articles donne la parole aux seuls colons et, parfois, aux politiciens qui les représentent (ou croient les représenter) en France métropolitaine. On ne s'étonnera donc pas de rencontrer souvent des avis aussi péremptoires que négatifs à propos des Malgaches, d'ailleurs nommés habituellement les "indigènes". Une seule exception, mais notable : "La Dépêche malgache", journal créé à Tamatave (nous utilisons les appellations françaises des villes et, pour les noms malgaches, c'est au petit bonheur la chance, comme dans les textes originaux) en octobre, introduit dès son premier numéro une chronique piquante censée être écrite par un tireur de pousse-pousse qui y livre des réflexions en complet décalage avec la tonalité générale de la presse.

  • Georges Ohnet a écrit, comme beaucoup de ceux qui ont vécu ces années-là, sur la Grande Guerre. Pourquoi exhumer son Journal d'un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914? L'auteur était, de son temps, décrié malgré son succès populaire, ou à cause de lui. Le témoignage du feuilletoniste, ses impressions de guerre, sa logorrhée de commentateur imprécis, tout cela représente malgré tout une pensée assez commune à bien d'autres Parisiens. Elle tient du Café du Commerce? Oui, sans doute. Mais ces «longues» de comptoir nous disent un état d'esprit. Et celui-ci mérite d'être connu.
    Fascicule 6 sur 17.

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