Bibliothèque malgache

  • Il ne fait pas toujours bon montrer au pays colonisateur ce que les bien-pensants ne veulent pas savoir de leurs territoires lointains et quelles moeurs s'y pratiquent. Dans Romans-revue, où l'on lit, lèvres pincées et yeux furibards, toute une production littéraire où l'exotisme s'exacerbe en érotisme, Charles Renel est salué en décembre 1923 pour sa connaissance du pays et la qualité de la description qu'il en fait. Quant au «Décivilisé», il reçoit un jugement sans appel: «Le livre est mauvais: il a pour la vie sensuelle des noirs et pour les moeurs déplorables de ces pays des complaisances scandaleuses; il fait bon marché des missions catholiques; il prêche des idées fausses et injustes.» Romans-revue, faut-il le préciser, est une publication catholique qui revendique la propagande de la foi. L'incompatibilité est totale.

  • Auteur de pièces de théâtre et radiophoniques, Jean-Claude Mouyon a été journaliste et s'est consacré à l´écriture dans le sud-ouest de Madagascar où il avait posé son sac. Il est mort le 22 décembre 2011.
    Pratiqué dans les régions Sud de Madagascar, le beko est un chant polyphonique a capella généralement interprété par un groupe d´hommes, nommés sahiry, composé d´un récitant et de choristes. Perpétué depuis la nuit des temps par les ethnies du Grand Sud, le beko fait résonner sa litanie répétitive et gutturale durant les nuits où amis et famille du défunt sont réunis devant des feux et des bassines de rhum pour accompagner l´esprit du mort dans sa marche vers l´Est, là où vivent les ancêtres. Beko, le roman, n´est en rien une explication ethnologique du culte des ancêtres mais l´appropriation d´un fait social et culturel qui m´a permis de bâtir une fiction à partir de la structure rythmique et narrative d´une cérémonie revisitée en présence de ses acteurs : Grand Homme, le défunt ; les sahiry ; les vivants. Sur le thème d´une histoire policière inspirée d´un fait divers réel, Beko ou La nuit du Grand Homme se veut aussi un chant, une musique à la fois tendre et violente dédiée à l´extrême Sud de Madagascar et aux hommes libres qui y vivent, ceux qui souffrent mais ne pleurent jamais.

  • Auteur de pièces de théâtre et radiophoniques, Jean-Claude Mouyon a été journaliste et s'est consacré à l´écriture dans le sud-ouest de Madagascar où il avait posé son sac. Il est mort le 22 décembre 2011.
    Carrefour est un livre bref, mais sa petite centaine de pages est bourrée de dynamite. Il se passe au coeur du coeur d'une ville dont le nom n'est pas donné (mais il est sur toutes les lèvres), c'est-à-dire près d'une gare routière, à la fin d'une route nationale que croise une rue plus locale grouillant de vie. Particulièrement ce jour-là, puisque s'y déroulent en même temps la préparation d'une campagne électorale et l'arrivée d'un reggaeman de réputation internationale. Jean-Claude Mouyon lâche les mots au rythme d'une mitrailleuse. Il multiplie les situations improbables. Et son humour fait mouche à chaque page. On sort de Carrefour essoufflé et heureux d'avoir vécu des moments inoubliables.
    Voici comment l'auteur présente lui-même son texte: Cette histoire je l'ai voulue joyeuse, jouissive, violente, excessive, habitée d'une tendre tristesse proche de la désespérance paradoxalement heureuse d'une population admirable. C'est l'histoire de la vie d'un carrefour sublime sans rond-point ni sens interdit où tout semble permis. Un carrefour fréquenté par des riverains exubérants qu'on n'invitera jamais à celui de l'Odéon ni au rond-point qui mène à l'Élysée. Mais là n'est pas le propos. Quoique... Ici aussi les personnages existent, le pays et les événements également mais ne comptez pas sur moi pour dénoncer qui que ce soit. Ainsi va la vie...

  • Dans son dernier roman, Le «Décivilisé», Charles Renel nous montrait un blanc, sur le point de redevenir un primitif, brusquement reconquis par la tradition de sa race lorsque l'appelle la terre des aïeux. Cette fois, dans ce beau roman, La fille de l'Île Rouge, c'est uniquement l'amour qui retient captif un fils d'Europe dans l'admirable Madagascar. Le mari temporaire de la jeune Malgache comprend d'ailleurs bientôt qu'il y a entre leurs deux coeurs un mur mystérieux qui les empêche de se pénétrer. Voici un beau livre qu'il faut placer au premier rang de nos romans coloniaux. (Le Masque de Fer, Le Figaro, mardi 9 décembre 1924.)

  • Charles Renel (1870-1925) est resté présent à Madagascar puisqu´une école porte toujours son nom à Mahajanga, sur la côte ouest. Il fut directeur de l´enseignement dans la Grande Île au début du vingtième siècle et a écrit un certain nombre d´ouvrages sur le pays où il avait vécu et travaillé. À côté du plus célèbre, "Le décivilisé", citons "La coutume des ancêtres", "La fille de l´Île Rouge", "L´oncle d´Afrique" ou "La métisse", ainsi que des "Contes de Madagascar". "La race inconnue", édité en 1910 chez Grasset, est un recueil de nouvelles qui mêle l´inspiration du conte traditionnel à l´observation de la vie quotidienne des colons français de son époque.

  • Auteur de pièces de théâtre et radiophoniques, Jean-Claude Mouyon a été journaliste et s'est consacré à l'écriture dans le sud-ouest de Madagascar où il avait posé son sac. Il est mort le 22 décembre 2011.
    Les trois courts textes qui constituent la trilogie de L´Antoine, idiot du Sud ont pour particularité d´être en apparence inachevés. Disons qu´ici l´auteur s´est amusé à jeter les bases de ce qui aurait pu constituer un seul roman, à jeter des fils et brouiller les pistes pour au final laisser le lecteur face à une oeuvre abandonnée à son propre devenir. Un personnage et ses proches. Le Sud. Le quotidien. Trois ingrédients récurrents dans chacune de ces histoires qui sont autant de déclinaisons d´une idée romanesque reposant sur un unique socle. L´idée étant d´en avoir plusieurs et d´en proposer autant... Le concept aurait pu se dérouler à l´infini dans une série intitulée «Les aventures d´Antoine» mais trois longues nouvelles ou trois courts romans, au choix, c´est déjà bien suffisant, non ? Puisse la présence d´Antoine (dit l´idiot du Sud) tisser un lien de complicité avec ses lecteurs lesquels, je crois le savoir, ne sont avares ni de sens de l´humour ni de celui de gravité. Merci. Je vous laisse car Baba vient d´ouvrir. (L'auteur)

  • Cette compilation d´articles donne la parole aux seuls colons et, parfois, aux politiciens qui les représentent (ou croient les représenter) en France métropolitaine. On ne s´étonnera donc pas de rencontrer souvent des avis aussi péremptoires que négatifs à propos des Malgaches, d´ailleurs nommés habituellement les "indigènes". Une seule exception, mais notable : "La Dépêche malgache", journal créé à Tamatave (nous utilisons les appellations françaises des villes et, pour les noms malgaches, c´est au petit bonheur la chance, comme dans les textes originaux) en octobre, introduit dès son premier numéro une chronique piquante censée être écrite par un tireur de pousse-pousse qui y livre des réflexions en complet décalage avec la tonalité générale de la presse.

  • Madagascar dans la presse de 1913, c'est l'histoire d'une colonie racontée par les colons eux-mêmes.
    Puisés dans les journaux métropolitains, dans les publications spécialisées ou dans les feuilles locales, les articles provoquent légitimement quelques poussées d'urticaire. Elles sont saines.
    Anecdotes de la vie quotidienne, grands débats sur l'avenir de la Grande Île, grogne des uns ou des autres, l'ensemble est un portrait vivant et mouvant, sans commentaires.

  • Auteur de pièces de théâtre et radiophoniques, Jean-Claude Mouyon a été journaliste et s'est consacré à l´écriture dans le sud-ouest de Madagascar où il avait posé son sac. Il est mort le 22 décembre 2011.
    Il faut les voir ces perdus de l´existence, Tai Be, l´Archi, LR, Caca Citron, le narrateur et tant d´autres... les voir pour croire en leur destinée au fin fond de nulle-part-sur-rien dans le sud squelettique de Madagascar. En prise directe avec le quotidien de leurs amis autochtones et la réalité abrupte d´un pays à la fois magique et désespérant. Une relation passionnelle. Ces trois courts romans réunis sous le titre générique de Roman vrac, drôles, mordants, tragiques, reflètent les affres mais aussi les joies que connaissent les étrangers du monde entier. Et comme dit l'autre, si on n'est pas entrés dans l'histoire on reste becs et ongles bien ancrés dans la vie. Et qu'on se marre!

  • Le magicien toulousain (1838-1913) débarque à la cour de Madagascar en 1886 pour distraire la reine Ranavalona III. Les relations entre le gouvernement de la Grande Île et la France sont tendues. Les Britanniques sont en première ligne. Mais Marius Cazeneuve se fait fort, en utilisant son art de la persuasion, de redresser la barre et d'offrir à son pays ce qui, croit-il, lui revient de droit : la domination de Madagascar. Puisqu'il raconte lui-même son séjour, il convient de le lire avec une certaine méfiance : il s'y donne en effet un rôle si important que sa version paraît trop belle pour être vraie. Bien qu'il s'en défende, il est probable qu'il a considérablement exagéré les choses dans cet autoportrait flatteur. Mais son récit est toujours agréable à suivre et il permet de découvrir la vie de l'époque dans la capitale malgache.

  • Étienne Grosclaude (1858-1932) était un célèbre humoriste, auteur de nombreux ouvrages dont la plupart reprenaient ses chroniques parues dans différents journaux et magazines. Jules Lemaître se disait fasciné par son «irrévérence universelle», ses «inventions de fou dialecticien» et l'apparence d'«élégance imbécile» de ses textes. Grosclaude touchait à tous les sujets, et décida un jour d'aller en chercher du côté de Madagascar.

    Embarqué le 10 août 1896 sur le Yang-Tsé en même temps que Gallieni, il passe quelques mois sur la Grande Île d'où il rapporte un récit bien dans sa manière. L'humour y est omniprésent et l'auteur fait exception parmi les voyageurs de son époque en ironisant autant sur lui-même que sur les Malgaches. Sans se départir de l'idéologie dominante, il parvient malgré tout à faire goûter ses traits d'esprit.


    En guise d'auto-présentation, Étienne Grosclaude raconte à sa manière, c'est-à-dire sur un mode plaisant et fantaisiste, comment il a a été amené à effectuer ce voyage. Ce texte est extrait d'une anthologie de Paul Acker.

  • On ne sait trop ce qui a poussé Émile Blavet (1838-1910) à s'embarquer, en février 1896, pour Madagascar. Auteur d'opéras et dramaturge, il était aussi journaliste et pratiquait La vie parisienne(titre de plusieurs de ses livres signés du pseudonyme de Parisis) avec un certain talent. S'il faut en croire, du moins, Zola préfaçant un de ses ouvrages: «Vous êtes, mon cher confrère, un des rares chroniqueurs entre les mains desquels on peut se mettre en toute sécurité; car vous n'êtes pas seulement un oeil qui voit et une oreille qui écoute: vous êtes encore un esprit qui apprécie et qui juge.»

    Madagascar n'est pas Paris, mais l'homme qui s'y rend ne change pas. Il importe avec lui ses préjugés et ses références littéraires. «Son racisme béat», écrit Jean-Louis Joubert dans un commentaire plus proche de nous dans le temps.

  • «Quand Charles descendit de l'avion, il tombait des cordes. Au contrôle des passeports, il était trempé. Lui qui avait prévu de passer l'hiver au soleil, se dit que cela commençait mal. Il récupéra son bagage, passa la douane et se présenta à l'enregistrement pour sa destination finale, le sud. Il eut la désagréable surprise d'apprendre que l'avion aurait une heure de retard. Il en profita pour faire du change. On lui donna des billets neufs; il ignorait qu'il n'en reverrait plus de sitôt.» Né en 1940 aux portes de Paris, Alain Jeanpierre a quitté la France à douze ans pour la Suisse où il a passé la plus grande partie de son adolescence. Après un baccalauréat de philosophie, dix-huit mois de service militaire et deux ans aux Beaux-Arts de Paris, il a entamé une carrière d'architecte d'intérieur qui l'a mené en Italie, en Afrique et aux Antilles. Depuis 1989, il vit la tête en bas... dans l'hémisphère Sud. On l'a croisé, lui ou son double, comme personnage dans "Roman Vrac", de Jean-Claude Mouyon.

  • Édouard Deburaux (1864-1904) a signé Léo Dex de nombreux ouvrages écrits en collaboration avec Maurice Dibos (1855-1931) et consacrés aux voyages en ballon. Ce roman prend prétexte de troubles à Madagascar pour une traversée aérienne de la Grande Île. Les faits, imaginaires, ne sont pas précisément datés. Mais on peut les situer, par recoupement, vers 1893 ou 1894. Il s'agit d'un grand roman d'aventures, dans l'esprit où Jules Verne a pu écrire Cinq semaines en ballon. Madagascar n'est ici qu'un décor. Décrit cependant avec précision grâce à la présence, parmi les aéronautes, d'un explorateur qui a beaucoup voyagé dans l'île. Nommé Gradnier dans le roman, il a de toute évidence été inspiré par Alfred Grandidier et, comme lui, connaît tout ou presque de Madagascar à cette époque.

  • Un affrontement est au coeur de ce roman: celui qui oppose la tradition et la nouvelle religion importée par les vazaha, le protestantisme. Deux petits villages proches de Tananarive ont fait des choix différents. Et le jeune Ralahy, dont le père possède une idole sacrée, souffre des deux côtés. La première jeune fille avec laquelle il a fait l´expérience de l´amour a été chassée selon la coutume parce qu´elle était stérile - elle vivra ensuite dans la capitale avec un vazaha. La seconde, fille du surveillant du temple dans le village voisin, est empêchée par son père de fréquenter un incroyant. À cette trame sentimentale s´ajoutent des fléaux naturels ou humains ainsi que de multiples péripéties, au cours desquelles Ralahy fera un long voyage vers l´Ouest... Charles Renel (1870-1925) a été directeur de l´enseignement à Madagascar et a écrit de nombreux livres sur ce pays.

  • Grande itinérante, femme indépendante, Ida Pfeiffer est une pionnière du récit de voyage. Cette Autrichienne, née à Vienne en 1797, a accompli deux fois le tour du monde et en a fait la relation dans des livres à succès, traduits en plusieurs langues. Courant du nord au sud et d'est en ouest, elle a cependant manqué Madagascar.

  • «La promenade pacifique d'un jeune naturaliste qui abandonna son laboratoire du Muséum où il était préparateur, pour aller là-bas, du côté des rivières mal connues, sous les forêts sans chemins du Ménabé, chercher quelques fleurs nouvelles, quelques échantillons de pierres manquant à la géologie; promenade d'un an autour de Nosy Miandroka et de Morondava, à travers les tribus sakalaves, de l'enclos où trône un vieux chef aveugle, collectionneur d'amulettes, à la hutte où une vieille buveuse de rhum, demi-reine et demi-fermière, prépare elle-même, le soir, le lit du voyageur. Il y a dans ces notes autre chose que les sèches observations d'un savant: des détails de moeurs amusants, des descriptions de cérémonies étranges, surtout beaucoup de bonne humeur naïve et de franchise aventureuse.» (Le Journal.)

  • Adolphe Badin n'a pas laissé de traces marquantes dans l'histoire de la littérature française. Ce journaliste, né à Auxerre en 1831 et mort dans les années 1890, a pourtant beaucoup publié. Sur le théâtre en particulier, un milieu qu'il fréquentait professionnellement. Mais ses goûts le portaient vers les aventuriers. Authentiques voyageurs, comme des marins - on lui doit une biographie de Jean Bart -, ou personnages romanesques qu'il envoyait vers la Russie, en Algérie ou... à Madagascar. Ce roman, paru en 1896 chez Armand Colin, est d'abord une explication de l'expatriation sur des terres nouvelles: faire fortune à Madagascar serait plus facile que de végéter dans le milieu délétère de la Bourse parisienne. Puis il met en scène l'avancée de l'armée française de la côte ouest jusqu'à la capitale malgache.

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